Nous sommes inondés de chiffres, d’évaluations, de rapports d’experts qui, sur la base de critères et d’indicateurs de performances, organisent le travail, la politique de l’institution et notre société. Sur le marché néolibéral, les soins, le bien-être et la culture deviennent de plus en plus des biens de consommation.
Nous sommes influencés par des méthodes de management ou de développement conçues par le néolibéralisme. Nous sommes martelés de mots qui ont un impact certain sur les travailleurs, tels que « sortir de sa zone de confort » ; « nous devons rejoindre le peloton de tête » …
L’hyperflexibilité, l’hyperadaptation (où les travailleurs sont traités comme de perpétuels inadaptés qui doivent constamment se réadapter au travail), la concurrence entretenue entre les travailleurs et entre les institutions, le manque d’éthique… deviennent la norme. Des travailleurs sont amenés à être de plus en plus polyvalents, au risque parfois de perdre leur identité professionnelle. Des travailleurs doivent accomplir des tâches parfois inutiles dans des délais surréalistes, avec pour seule finalité de rentrer dans les bons indicateurs.
Le principe du travail en sous-effectif, du travail à flux tendu, génère un état de tension permanent qui se traduit aussi par des tensions au sein même du collectif (exemple : « elle est encore malade ! »). Il n’est plus possible de faire face à l’extraordinaire, car la norme d’encadrement ne permet même pas de répondre à l’ordinaire.
Cette pensée influence les représentations des uns et des autres. Elle individualise les relations de travail. Chaque individu a la responsabilité de sa propre attractivité sur le marché de l’emploi, voire de sa santé. C’est un système qui a de sérieux effets pervers pouvant mener à des risques psychosociaux pour les travailleurs (surmenage, burnout). Ces pratiques qui créent de la souffrance au travail ne sont pas toujours visibles. Elles sont plutôt rendues invisibles et déshumanisées par les chiffres, les statistiques (bureaucratisation).
En tant que travailleurs ou citoyens, nous sommes conditionnés à nous en remettre aux experts et à être maltraités par ces dispositifs. Aujourd’hui, ce sont trop souvent les déclarations d’experts qui déterminent la réalité du travail, sans que les travailleurs du terrain n’aient eu leur mot à dire.
Les méthodes de management issues de cette pensée (happiness management, le bonheur au travail…) marginalisent et tentent d’évincer les organisations syndicales, les contre-pouvoirs.
Avoir suffisamment de collègues
Avoir du temps pour le Non Marchand signifie avoir du temps pour faire son métier correctement auprès de publics, parfois fragilisés, dans le respect et la bienveillance. Il est inacceptable de développer un modèle d’organisation du travail à la chaîne comme dans les usines dans le secteur : le subir et le faire subir aux publics est d’autant plus décourageant pour les travailleurs. Cela enlève tout le sens au travail et questionne le choix de ces métiers par les travailleurs.
Les travailleurs des secteurs des soins et de l’aide sociale ne doivent plus « souffrir « au nom d’une soi-disant « éthique » lorsque, faute de temps, de collègues ou de ressources, ils doivent faire des choix contraires à leurs valeurs ou se sentent incapables de remplir leur mission avec humanité.
Dans un métier où les relations humaines sont centrales, la qualité de ces relations doit être préservée : entre les prestataires et le public cible, entre la direction et les travailleurs, entre les travailleurs et les stagiaires, etc. Ces relations sont mises sous pression dans un modèle néolibéral axé sur la productivité et la performance.
Nous exigeons que les politiques investissent réellement en créant de l’emploi en suffisance dans les secteurs du Non Marchand pour que les travailleurs puissent exercer leur métier avec du sens et sans surcharge de travail. Nous revendiquons davantage de collègues permanents. Le secteur Non Marchand ne peut se construire sur base de statuts précaires, tels que des flexijobs ou des intérimaires. Travailler dans le Non Marchand, c’est un travail d’équipe. Il est important de tout faire pour dynamiser la cohésion de l’équipe. C’est bon pour les travailleurs mais aussi pour les publics soignés, aidés, accompagnés.
Que ce soient dans les hôpitaux, les milieux d’accueil de l’enfance, le secteur du handicap, l’aide à la jeunesse, de jour comme de nuit, les prestations doivent se faire en toute sécurité par du personnel en suffisance.
La SETCa exige des normes concrètes et réalisables en matière de personnel qui allègent réellement la charge de travail : des groupes plus petits de personnes dépendantes, un nombre suffisant d'accompagnateurs dans les groupes de vie, des ratios enfants/accueillants plus faibles dans les crèches, des normes plus élevées en matière de personnel dans les maisons de repos et un soutien administratif et logistique supplémentaire afin que les prestataires de soins puissent se concentrer sur leur tâche principale. Chaque équipe doit compter suffisamment de personnes dans les différents profils de fonctions pour que le travail reste faisable et tenable.
Rester maître de son métier
Plus que jamais, la question du sens au travail est une aspiration profonde. Dans l’exercice d’un métier altruiste, les travailleurs et travailleuses aspirent plus que jamais à ce que ça corresponde aux valeurs humaines pour lesquels ils se sont engagés.
Toutes les activités qui composent les métiers du Non Marchand ne sont pas mesurables. Ce sont des métiers qui touchent à l’humain. Il y a des temps « invisibles » qui sont le temps de l’écoute, la gestion des imprévus, les rythmes des publics aidés/soignés/accompagnés qu’il faut respecter, …
Tout cela ne rentre pas dans les tableaux excel. Seuls les professionnels sont les experts pour évaluer les temps nécessaires à l’aide, l’accompagnement, les soins, l’éducation.
Non seulement, tous ces mécanismes de contrôle des temps induisent une surcharge administrative au détriment du cœur de leurs métiers, mais ils peuvent être également un frein à la qualité des missions.
Il est temps de rendre la main aux professionnels quant à l’exercice de leurs métiers !
Un management compétent et bienveillant
Nous estimons qu’il faut introduire d’urgence un réel changement de mentalité et remettre en question certaines pratiques managériales toxiques. Nous réaffirmons que les travailleurs sont parfaitement capables de définir les objectifs de leur travail et d’influencer l’organisation de leur travail et les critères ou normes qui peuvent déterminer ce qui est acceptable ou non. Sur la base de leurs connaissances professionnelles, les travailleurs doivent être en mesure de définir les procédures de travail.
Les pratiques de gestion axées sur les résultats visant à maximiser les profits s’infiltrent dans les secteurs non-marchand. Le SETCa continue de préconiser une forme de gestion constructive et solidaire envers les travailleurs de tous les secteurs.
